Samedi 23 avril Agra
Réveillé aux aurores, je découvre de ma fenêtre le superbe jardin intérieur avec sa piscine et je décide d’y faire une promenade matinale.
Il fait divinement bon, les plantes embaument, les fleurs rivalisent de couleurs. J’entends les bruits de la ville déjà bien active et le cri des paons dans les terrains vagues. Je me sens transportée par tant de délices, je savoure pleinement l’instant, de tous mes sens.
Le programme des visites du jour comprend le Taj Mahal. Pour y parvenir, nous laissons notre car pour emprunter des calèches tirées par un cheval. Etant une « pièce rapportée », je partage la calèche avec le guide français, un amoureux des animaux comme moi. Il fait comprendre au conducteur que nous avons le temps et que son cheval ne doit pas courir. D’ailleurs celui-ci a des blessures au niveau du harnais, c’est lui qui recevra le plus gros pourboire : des biscuits secs. Il reste quelques mètres à faire à pieds jusqu’à l’entrée et nous sommes littéralement pris d’assaut par les vendeurs de guides touristiques dans toutes les langues, de bracelets en argent (disent-ils), de porte-clés, de bics décorés et autres pacotilles. Ils insistent, marchent à nos côtés, baissent les prix, font promettre que nous reviendrons visiter leur boutique, bref, se conduisent comme des mouches importunes. Je refuse poliment, disant que je n’ai besoin de rien, j’essaye de rester calme et courtois mais la lassitude m’envahit peu à peu. J’adopte alors une autre stratégie qui semble porter ses fruits : je regarde le vendeur dans les yeux en lui souriant, sans rien répondre. Une fois le regard capté, le vendeur s’écarte. Comment est interprété ce regard par ces jeunes hommes ? Je ne sais pas mais je suis désormais plus tranquille.
A l’entrée du site, nous subissons une fouille sévère, je me fais confisquer mes deux couteaux, je les retrouverai à la sortie. Nous sommes admis dans la première cour dans laquelle donnent les différentes portes d’entrée.
Les bâtiments en grès rouge, incrustés de marbre blanc et noir, sont déjà splendides, enjolivés encore par les couleurs des saris.
Nous allons découvrir un joyau de l’art moghol construit entre 1632 et 1648 par l’empereur Shah Jahan pour abriter le mausolée de son épouse favorite Arjmand Banu, sa Mumtaz Mahal, l’élue du harem. Un magnifique témoignage d’amour qui ne se limite pas au bâtiment de marbre blanc mais s’enrichit d’un jardin, le tout pour donner une représentation terrestre du paradis. Une fois passé la porte qui mène à l’esplanade derrière l’édifice en grès rouge, j’ai le souffle coupé par la pure beauté de l’ensemble.
En contrebas, une pièce d’eau rectangulaire avec des jets d’eau est bordée par quatre jardins, un véritable tapis persan. Tout au bout, flotte entre ciel et terre, la blancheur du Taj Mahal. J’avoue que c’est là le plus beau monument que j’ai jamais vu, c’est un rêve, un mirage, une hallucination. Je me tais et je contemple.
La foule des visiteurs est dense mais ici, pas de gros rires gras, de mouvements désordonnés, non, les indiens vivent ici aussi un moment religieux qui demande de la retenue et de la dignité. Leur attitude est belle, harmonieuse comme ce qui se donne à voir.
Arrivés sur la plateforme, nous devons nous déchausser et suivre la longue file qui s’étend sur deux côtés du bâtiment. C’est une occasion de détailler les nombreux motifs floraux sculptés ou incrustés dans le marbre.
A l’origine, toutes ces pierres de couleur étaient précieuses mais le fils de Shah Jahan, Aurangzeb, les fit remplacer par des pierres semi-précieuses afin de récupérer une partie de son héritage, investi par son père dans cet ouvrage. Non content de cela, Aurangzeb fit emprisonner son père au Fort Rouge d’où ce dernier avait une vue imprenable sur le mausolée de son épouse bien-aimée. Shah Jahan repose heureusement à ses côtés.

L’intérieur du Taj Mahal ne contient pas de mobilier mais toutes les surfaces sont travaillées de manière ravissante : motifs sculptés, incrustations, dentelles de pierre. De la terrasse arrière, on découvre la Yamuna presqu’à sec en cette saison.
Nos guides nous donnent 30 minutes pour flâner sur le site, je me sens laissé à mes instincts, je m’arrête sur place pour me gorger de sensations colorées, parfumées, sonores et autres. Je vais pouvoir flairer cette beauté, m’en gorger. Ce que je fais, terminant par un circuit dans le jardin avec ses oiseaux au plumage rutilant et les points de vue charmeurs qu’il offre sur le mausolée.
Au sortir de cette visite merveilleuse, nos guides nous emmènent dans un atelier qui travaille le marbre et les pierres précieuses comme les bâtisseurs du Taj Mahal. A l’entrée, je découvre la climatisation made in India, un astucieux appareil muni d’un ventilateur située derrière une paroi en paille arrosée d’eau en permanence : fraîcheur garantie.

Nous voyons travailler les ouvriers et surtout nous découvrons les réalisations de cette manufacture. Après un petit exposé en français sur l’art de la marqueterie de pierre et un verre de cola (Pepsy ou Coca), nous voilà lâchés dans le magasin pour admirer les pièces et sortir les nôtres de nos portefeuilles. J’admire : plaisir des yeux.
Après le repas pris au restaurant de l’hôtel, j’ai le temps de m’étendre pour une minuscule sieste avant de repartir pour la visite du Fort Rouge. Cette forteresse construite par Akbar de 1565 à 1574 fut remaniée par Shah Jahan qui y fut emprisonné par son fils de 1658 à sa mort en 1666.
Au-delà des portes et des murailles, c’est une succession de cours, de pavillons, de chambres, de terrasses avec vue sur le Taj Mahal.
Les porches, les linteaux et les chapiteaux de colonnes sont remarquablement sculptés.
Les toit
s s’ornent de clochetons bulbeux du plus bel effet, la présence d’un jardin intérieur apporte la touche végétale dans cet univers minéral.
La vie se p
assait à la fois dehors et dedans, dans un luxe que la nudité actuelle des lieux ne laisse plus deviner. Il devait y
avoir profusion de tapis, de tentures, de coussins, sans compter les costumes magnifiques, les parfums et la musique omniprésente chez les mogholes.
Pendant que notre guide rajpoute donne des explications en français, des groupes d’indiens s’arrêtent et nous regardent comme des badauds. Nous devenons aussi un spectacle. Mais il suffit que les regards se croisent, que je souris et les voilà souriant à leur tour. Parfois la conversation s’engage par un « Where are you from ? » à la prononciation incertaine. Le père me présente ses enfants, la lycéenne me demande comment je trouve son pays. Il m’est même arrivé d’être photographié. Quelle curiosité ! Quelle bienveillance ! Cela me réjouit.
La visite suivante est curieuse : nous allons visiter un musée de la broderie. Je m’attends à voir des chefs d’œuvre de cet artisanat de la peinture à l’aiguille mais c’est autre chose que nous découvrons. Il s’agit de la collection personnelle d’un créateur de broderies qui ont la particularité d’être en relief. Nous passons devant des oiseaux colorés plus vrais que nature, des tigres, des bouquets de fleurs, des paysages, une vue du Taj Mahal, le tout admirablement réalisé. Après cet apéritif, un assistant du patron nous fait entrer dans une salle obscure pour un spectacle particulier. Depuis un ordinateur portable, il commande les commentaires en français, la musique de fond, le lever des rideaux devant les tableaux brodés ainsi que la direction dans laquelle nous devons regarder. La mise en scène provoque l’amusement, ce qui n’enlève rien à la qualité de ce qui nous est montré. Certains tableaux ont demandé des mois, voire des années de travail. Les sujets d’inspiration orientale sont les mieux réussis. Notre brave présentateur s’emmêle un peu dans la technique, les commentaires sont en retard mais surtout, il ne réalise pas qu’il a affaire à des français qui commentent chaque pièce avec enthousiasme sans se préoccuper de la présentation préenregistrée. Là où je ne peux plus garder mon sérieux, c’est lorsque le rideau se lève sur le Christ en bon pasteur avec des moutons bien grassouillets et un commentaire bénévolant. Je photographie le sujet.
Après ce moment cocasse pour nous, occidentaux, les choses sérieuses commencent, au premier étage où se situe la bijouterie Kohinoor. Tout est à vendre ou plutôt à acheter, nous pouvons tout essayer même des parures en émeraude pesant plusieurs kilos. Pendant que mes compagnons de voyage écoutent les commentaires avisés du patron et de ses assistants, je m’esquive pour flâner dans le magasin. Tout est de qualité irréprochable, de très bon goût mais je n’ai nulle envie d’acheter. Un vendeur plus âgé engage la conversation avec moi et me parle de sa famille. Il me pose des questions sur ce que je fais, je tente de répondre honnêtement. Je sens chez mon interlocuteur une simplicité sans détour très éloignée de notre façon de faire européenne avec sa pratique de la langue de bois. C’est rafraichissant de découvrir qu’il existe encore des rapports humains dénués de faux semblants.
A suivre….
















































