Et cela changea radicalement l’environnement sonore des hommes, leur permettant d’accélérer le rythme de leur vie. Le vrombissement d’un moteur acquit un charme indéniable aux oreilles des nouveaux esthètes.
En février 1909, Filipo Tomasso Marinetti fit paraître son manifeste du Futurisme concernant la littérature et la poésie. Deux ans plus tard, Francesco Balilla Pratella s’adressait aux compositeurs pour présenter les lignes de force de ce courant dans son Manifeste des musiciens futuristes.
Le 9 mars 1913, le peintre et compositeur Luigi Russolo (1887-1947) publie le manifeste L’Arte dei Rumori (L’Art des Bruits), qui pose les bases conceptuelles du bruitisme. Russolo y soutient l’idée que l’oreille humaine s’est familiarisée avec la vitesse, l’énergie et le bruit de l’environnement sonore urbain et industriel, et que cette nouvelle palette sonore nécessite une approche renouvelée des instruments et de la composition musicale. Les Futuristes italiens ont essayé de fonder une nouvelle construction du musical sur des éléments qui n’étaient pas encore qualifiés d’objets sonores, mais qui comme “bruits” de la vie courante possédaient par nature une fonction dédiée à notre environnement. Russolo tente ensuite d’explorer la variété des sons-bruits et de les ranger dans six grandes familles de bruits : grondements, éclat, bruit d’eau tombante, bruits de plongeon, mugissements ; sifflements, ronflements, renâclements ; murmures, marmonnements, bruissements, grommellements, grognements, glouglous ; stridences, craquements, bourdonnements, cliquetis, piétinements ; bruits de percussions (obtenus en frappant diverses matières: métal, bois, peaux, pierres etc.) ; voix d’hommes et d’animaux (cris, gémissements, rires, sanglots etc.). Russolo affirme que ce sont les bruits les plus fondamentaux, et que tous les autres peuvent s’obtenir à partir de combinaisons de ceux-ci.
Il conçoit un grand nombre d’instruments bruitistes, les intonarumori. Chaque instrument était fait d’une boîte de résonance en bois en forme de parallélépipède avec un pavillon en carton ou en métal. L’interprète tournait une manivelle pour produire un son dont la hauteur était contrôlée au moyen d’un levier placé au sommet de la boîte. Le levier pouvait être déplacé le long d’une échelle de tons, demi-tons et les gradations intermédiaires avec une tessiture dépassant l’octave. A l’intérieur de la boîte se trouvait une roue en bois ou en métal (d’un diamètre variant selon le modèle) qui mettait en vibration une corde en boyau ou en métal. La tension de la corde était modifiée au moyen du levier permettant des glissandos ou des notes spécifiques. A une extrémité de la corde, une membrane transmettait les vibrations à un pavillon. Il existait 27 variétés d’intonarumori dont le nom (Gorgogliator, ronzatore, ululatore, crepitatore) reflètait le son produit: ululement, crépitement, explosion, gazouillis, bourdonnement, sifflement etc. Risveglio di una citta de Russolo donne un aperçu de la diversité de ces sons. Il mit en place un orchestre d’intonarumori pour jouer son Gran Concerto Futuristico (1917) ainsi que Corale/serenata (1921), œuvre de son frère Antonio. Cette composition reçut un accueil très hostile et violent, ainsi que son auteur l’avait prévu. Le premier concert d’un orchestre de bruiteurs eut lieu le 21 avril 1914 à Milan.
Ces recherches influenceront d’autres compositeurs comme Edgar Varèse, Arthur Honegger et les Futuristes russes.
Au nombre de ces derniers, Arseny Avraamov (1886-1944) joue un rôle important dans la vie musicale juste après la Révolution d’Octobre 1917. Il entreprend des recherches sur les micro-intervalles et les gammes non-tempérées, allant même jusqu’à proposer de détruire tous les pianos parce qu’ils gâchent l’oreille des étudiants et des musiciens par leur côté limité (12 sons). Dès les années 1930, il pressent l’invention de la musique synthétisée . Ayant le désir de laisser au prolétariat son pouvoir de décision, il décide de créer une œuvre monumentale prolétarienne dans laquelle il n’utiliserait que des sons directement issus des usines et des machines. Pour cela, il organise des concerts monumentaux qu’il nomme « Symphonie de sirènes » Il donne ces concerts dans différentes villes pour fêter l’anniversaire de la Révolution : Nizhny Novgorov (1919), Rostov (1921), Baku (1922) et Moscou (1923). Le concert de Baku (Azerbaijan) est le plus élaboré : des chœurs de centaines de voix, les cornes de brume de la flotte Caspienne, deux batteries d’artillerie, plusieurs régiments d’infanterie, des hydravions, 25 locomotives et leurs sifflets, et toutes les sirènes des usines de la ville. Il invente même des instruments comme la machine à sifflets à vapeur, un ensemble de 20-25 sirènes accordées pour jouer l’Internationale. Il conduit la symphonie depuis une tour construite pour l’occasion, les bras munis de drapeaux de couleurs pour indiquer quel groupe doit jouer et à quel moment. Il n’y a pas de public : tout le monde participe à l’exécution de l’œuvre, uni dans le même élan révolutionnaire.
A suivre….