Sweelinck’s Weblog

mai 4, 2012

Voyage au Rajasthan: 6ème épisode

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Mercredi 27 avril Vers Jaisalmer

 

Levé aux aurores, je découvre le jardin que je n’ai pu qu’imaginer la veille au soir. C’est un petit paradis terrestre bruissant au son des feuillages d’eucalyptus et aux cris des perruches.

Je m’arrête à de nombreuses reprises pour m’imprégner de ce spectacle matinal. La température est idéale, presque 30° agrémenté d’une petite brise. J’éprouve un plaisir énorme à cette communion avec la nature.

Ce matin, le lac est bien visible; sur la rive qui me fait face, je vois des frondaisons verdoyantes, la réserve de chasse devenue aujourd’hui une réserve naturelle.

Avant de remonter dans le car pour une nouvelle journée sur les routes, je refais le tour complet de la propriété, ses cours avec une fontaine centrale où se baignent des oiseaux,  les paons en liberté qui grimpent sur les toits en poussant leur cri rituel, la végétation et surtout, ce parfum désuet de l’Empire des Indes qui me fascine tant.

Nous continuons notre voyage vers l’ouest, le paysage devient de plus en plus désertique.

La matinée se passe sur la route à écouter les commentaires des guides et à essayer de ne pas m’endormir. Après 111 km, nous arrivons au fort de Pokharan, transformé en auberge pour prendre notre repas de midi.

Le lieu est charmant avec ses bâtiments de grès rouge, son jardinet central et ses bougainvilliers multicolores apportant de l’ombre sur la véranda. Je profite du temps libre après le repas pour observer les écureuils et les oiseaux qui viennent manger du pain dans le jardin.

En me promenant dans le fort, je salue tout le monde (Namasté) et bientôt, la conversation s’engage avec un monsieur. Il visite le fort avec sa famille, son épouse et ses deux filles, qu’il ne tarde pas à ma présenter. Je pose des questions, je m’intéresse, je les sens fiers et contents de notre rencontre et cela me fais plaisir. Dans une pièce donnant sur la cour, la dame me montre une logette où il y a un cobra. Dort-il ? Est-il mort ? Personne ne va vérifier, moi non plus d’ailleurs. Avec leur appareil photographique, ils prennent des clichés du serpent et de moi. Nous nous quittons avec de grands sourires, je remonte dans le car pour la suite de l’étape.

Après une heure de trajet, nous sommes arrêtés par un passage à niveau. Nous ne sommes pas les seuls, des camions bien décorés, des camions citernes au contenu inquiétant, quelques bus locaux surchargés, des charrettes et un marchand de crèmes glacées et son cyclopousse.

Cela dure un certain temps, le temps de descendre du car, d’aller jusqu’à la voie ferrée pour voir passer le train express.

Les wagons de voyageurs n’ont pas de fenêtres comme en Europe, les ouvertures sont plus petites, fermées par deux barres métalliques horizontales et sans vitre. Heureusement que tout en Inde est un spectacle car nous restons à l’arrêt plus d’une demie heure.

Nous traversons ensuite le Désert du Thar ; la route passe près de l’endroit où ont été faits les premiers essais d’explosions atomiques. On voit encore les tours d’observation et les bunkers. Vers 17h, nous nous engageons sur une petite route secondaire pour découvrir un champ d’éoliennes sous lesquelles se dressent les chhatris de Jaisalmer.

Ici, la modernité rencontre l’antiquité. Ces cénotaphes sont plus anciens que ceux de Bikaner, ils ne sont pas construits en marbre blanc mais en pierre locale blonde.

Les kiosques s’étagent au flanc de la colline dans un décor de pierrailles, sans ordre précis. Les toits adoptent deux formes : le bulbe et la pyramide.

Le principe est le même qu’à Bikaner, une stèle commémorative présente le défunt et ses épouses sacrifiées avec lui.

Pour visiter les mausolées les plus anciens, nous devons escalader la colline, c’est sportif et dangereux. Le sol est glissant, des pierres roulent sous mes pieds, heureusement que j’ai des sandales de marche.

La vue depuis le sommet de la colline vaut la peine, toute cette étendue ocre avec quelques points verts et face au ciel, la blancheur des éoliennes. En redescendant pour reprendre le car, nous rencontrons des enfants qui mendient. Une fois assis dans le bus, je demande au guide indien de leur donner les derniers bonbons que j’ai encore dans mon sac. Il me demande qui va donner les bonbons, il semble très embarrassé quand je lui réponds que c’est lui qui va le faire. C’est finalement l’assistant du chauffeur du car qui donnera les sucreries aux enfants et je comprends que notre guide appartient à une caste qui ne peut pas avoir de contact avec une caste inférieure. Il ne pouvait pas donner les bonbons aux enfants sans courir le risque de devenir impur. Cette anecdote vous fera saisir une partie de la complexité de la société indienne et surtout des difficultés qui peuvent apparaître dans la vie quotidienne pour respecter les codes du système des castes ou mieux dit, des naissances.

Nous atteignons enfin notre lieu d’arrivée, Jaisalmer, la ville bleue. L’hôtel est hors ville, planté sur le sable entre les cailloux et les arbrisseaux rabougris. Ma chambre est située loin de la réception, il faut suivre des couloirs dallés de marbre qui traversent des jardins, longent la piscine, puis il y a des escaliers, des croisements et lorsqu’il n’y a plus moyen d’aller plus loin, c’est que je suis arrivé à destination. La vue, depuis la fenêtre de ma chambre, permet de découvrir une sorte de terrain vague désertique, un paysage peu folichon.

Je profite du temps libre à l’hôtel pour faire une longue sieste, le soleil se couchera bien sans mon aide. 

Lorsque j’émerge du sommeil, il fait sombre. Je vais devoir faire le chemin en sens inverse pour aller souper. Mais cela me réserve quelques surprises agréables. Tout d’abord les senteurs végétales qui flottent dans l’air nocturne, des parfums de fleurs, sucrés, lourds parfois, l’odeur de la terre mouillée. Ce sont ensuite les cris des oiseaux, les bruits d’ailes des pigeons, le frémissement des jets d’eau. Je croise aussi quelques grenouilles égarées dans les couloirs, des insectes bourdonnant bref, une multitude de sensations avant d’arriver dans la salle à manger. Ici, c’est le domaine de l’homo sapiens, bien plus bruyant que le petit peuple que je viens de croiser. Au milieu de cette salle circulaire siège une table ronde occupée par un groupe d’espagnols. A notre table, on ne s’entend plus tant le volume sonore est élevé. Lorsque je quitte la pièce pour regagner ma chambre, j’ai les oreilles qui bourdonnent. Je n’ai qu’une envie : entendre du silence. J’arrive dans ma chambre épuisé, le lit me tend les bras.

A suivre….

 

mars 22, 2012

Voyage au Rajasthan: 5ème épisode

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Mardi 26 avril : Chomu, Bikaner, Gajner

Nous quittons Jaipur pour prendre la route de Bikaner, ville située à 316 km. En cours de route, nous nous arrêtons dans une petite ville pour visiter un marché.

A tous les coins de rues, sur la chaussée, sur les trottoirs, bref, partout, des vaches errantes. Des femmes sont assises sur le sol et vendent du fourrage pour les dites vaches : nourrir un animal est un geste pieux qui améliore le karma et peut faire envisager à la personne une meilleure incarnation. Ces villageoises vendent aussi du basilic (tulsi), plante sacrée en Inde qui trône dans la plupart des maisons. En fait de basilic, il s’agit d’une espèce bien différente de celle qui est vendue chez nous comme herbe aromatique. En Inde, le basilic possède des petites feuilles et son odeur est différente du nôtre, moins entêtante.

Nous longeons la chaussée en slalomant entre les étals disposés sans ordre aucun. Je m’attarde un peu près d’un marchand de pan, cette chique à base de bétel, de noix d’arec, de chaux et d’épices qui rend la bouche rouge. Un peu plus loin, nous passons devant un enclos contenant l’image du dieu Shiva : le lingam.

 Il s’agit de la force créatrice de la divinité et non pas ce que nous, occidentaux considérons comme un sexe male en érection. L’Hindouisme est un courant religieux usant de nombreux symboles et d’un nombre encore plus grand d’abstractions. Comme toujours en pareil lieu, les croyants déposent des offrandes, colliers de fleurs, sucreries, etc. Ici, les « statues » ont été arrosées de divers liquides qui, accumulés en couches successives, rendent méconnaissables les fameux lingams.

Nous entrons véritablement dans le « bazar » dans tous les sens que peut avoir le terme. La circulation est anarchique, le bruit infernal, la foule compacte : la vraie vie indienne.  

Un peu à l’écart, nous trouvons le marché aux fleurs, des étals couverts de roses anciennes au délicieux parfum, des œillets d’Inde qui n’ont rien à voir avec nos tagètes : ceux-ci ne sentent pas. Il y a aussi des jasmins-trompettes au subtil arome. Toute cette flore sert à confectionner les colliers destinés aux divinités et aux personnes que l’ont veut honorer. A l’arrivée dans les hôtels, nous en avons reçus plusieurs fois. Comme nous admirons ces fleurs, le marchand offre une rose à chaque dame. Je hume le parfum incomparable qui évoque à la fois de rose sauvage et la rose cultivée. Comment conserver cette fragrance ? Dans ma mémoire, c’est l’endroit le plus sûr.

La visite se poursuit par les produits alimentaires, les petites échoppes où se fabriquent et se vendent divers beignets fourrés que nos deux guides nous interdisent littéralement de goûter tant l’huile de friture est toxique. Je dois dire que le manque d’hygiène autour et alentour m’aurait déjà ôté toute envie d’y goûter.

Derrière ces échoppes gisent des tas d’ordures où se promènent quelques cochons noirs et bien nourris.

Nous rendons visite à un épicier qui nous montre divers épices, des lentilles de toutes tailles et de toutes couleurs. Il vend aussi des bonbonnes de gaz, des sodas, des bidies, ces fines cigarettes roulée dans une feuille d’eucalyptus, du henné. Celui-ci sert à teindre les cheveux des femmes mais aussi ceux des hommes et c’est la grande mode parmi les musulmans de se faire une crinière rouge-carotte au lieu de laisser apparaitre les cheveux blancs. Lors de la visite du Taj Mahal, cela m’avait déjà frappé, toutes ces têtes rougeâtres.

Un petit coup d’œil aux maisons qui bordent la place révèle que rares sont celles qui sont terminées. Cela donne une impression de chaos et d’inachèvement qui contraste avec le désir d’harmonie présent au cœur de tous les hindouistes. Mais une maison achevée, ce sont des taxes à payer, vous comprenez la logique, n’est-ce pas.

Nous voici au cœur du marché avec dromadaires, chiens et vaches maraudeuses.

Les légumes sont présentés à même le sol, rangés par catégories : des courgettes de diverses formes, des concombres, des aubergines, des tomates, des piments, des courges, des gombos.

Dans les fruits, nous trouvons des bananes, des pommes rouges et brillantes, des pastèques, des ananas et des mangues encore vertes en cette saison. Une boutique vend des sucreries colorées et parfumées.

Au milieu de ce monde, de ce bruit et de ces sensations, il faut penser à éviter les ordures sur le sol et les égouts couverts par des dalles mais apparents à certains endroits. Je ne suis pas très sensible aux mauvaises odeurs.

Avant de remonter dans le car, je fais une jolie photo de famille : des cochons somnolant sur un tas d’immondices entre des voitures, juste à côté des égouts à ciel ouvert, je les trouverais presque mignons.

La route se poursuit sur ces autoroutes indiennes où tout peut circuler. En fin de matinée, nous atteignons Fatehpur où se trouvent de belles havelis peintes, ces maisons de gros commerçants évoquant les caravansérails.

Ces immenses bâtisses bordent la rue principale, elles sont fermées par de grands portails, les murailles sont percées de quelques fenêtres donnant la sensation que la maison regarde vers l’intérieur. Nous pourrons en visiter quelques unes grâce à la complicité des gardiens qui y habitent. Les propriétaires s’absentent une partie de l’année et c’est la famille du gardien qui y loge.

Une fois franchi le portail, nous arrivons dans une première cour déjà décorée et après avoir traversé un couloir sombre, nous débouchons dans une deuxième cour. Les alcôves ouvertes sur les côtés abritent des lits de lanières et les quelques biens de la famille.

Arrivés dans une troisième cour couverte par un treillis à cause des oiseaux, nous découvrons de ravissantes peintures à dominantes bleues.

En dessous sèche la lessive et dans un angle de la pièce, Madame fait la vaisselle. J’admire l’économie des moyens : presque pas d’eau, pas de savon mais de l’huile de bras pour dégraisser bols, timbales et plats en métal. L’eau usée va rejoindre une sorte d’impluvium au centre de la cour.

Nous continuons à suivre l’artère principale de la ville, passant devant d’autres havelis décorées et nous arrivons devant un portail un peu différents des autres : Gomiram Jalam Haveli.

Là, les peinture datent de 1912 et représentent un mariage à l’européenne avec des automobiles.

Pour les admirer, nous devons traverser plusieurs cours, plusieurs portes et passer par l’oratoire de la famille du gardien aux murs ornés de chromos. Le bébé Krishna, entièrement bleu avec son pot de miel, Ganesh et ses sucreries, Durga montée sur un tigre et le couple de Shiva et d’une de ses épouses dans la mer de lait accrochent de regard par leurs couleurs criardes. Mais quelle importance puisqu’ici c’est le principe de la divinité qui prévaut.

Dans un coin de la pièce se tient l’autel avec un livre (Vedas ?), des cendres d’encens, des restes d’offrandes et bien d’autres images pieuses.

Avant d’arriver à Bikaner, à 316 km de Jaipur, nous prenons notre repas de midi. L’après-midi est consacré à la visite du Junagarh Fort, une forteresse dont l’entrée est défendue par des chicanes et plusieurs portes hérissées de pointes acérées destinées à blesser les éléphants qui à l’époque servaient de char d’assaut.

Avant d’entrer dans les appartements du maharadja, nous contemplons des carreaux de terre cuite figurant des mains. Ces sont les mains des satis, les femmes brûlées avec le corps de leur mari lorsque celui-ci décédait.

Elles laissaient ainsi un souvenir de leur passage sur terre et ce souvenir est toujours honoré de nos jours comme en témoignent les offrandes déposées sur le sol devant ces mains. Les Anglais s’émurent du fait et firent interdire le sati dans la première moitié du 19ème siècle. Actuellement, ce sacrifice est passible de la peine de mort mais il n’empêche que la tradition est un élément très puissant de la civilisation indienne.

Plus nous avançons vers les appartements privés et plus l’architecture se fait légère et élégante.

La couleur rose orangé domine et flatte très agréablement la vue. Les fenêtres sont munies de fines jalis. Le plafond de la salle du couronnement est peint d’un décor figurant un ciel d’orage, les éclairs sont rouges.

Une autre pièce est entièrement recouverte de petits miroirs donnant une sensation de richesse, de profusion.

Toutes les portes sont admirablement décorées de peintures, de laques ou encore de miniatures d’inspiration persane.

Les plafonds aussi valent le coup d’œil, une frise figurative en fait le tour tandis que le centre est peint et incrusté de miroirs.

Nous retrouvons les décors moghols avec les bouteilles de vin, celle-ci décorée de scènes de chasse.

La frise du plafond représente aussi des scènes de chasse avec ses éléphants et ses cavaliers.

Cette profusion de décorations, au nombre desquelles  manquent encore quelques meubles et tous les textiles ne fatigue pas l’œil tant il y a d’harmonie entre les éléments.

En sortant dans une des cours intérieures, nous retrouvons la figure sculptée de l’éléphant, soutenant une voute.

Au centre de la cour, un bassin et son kiosque dans le style moghol invitent à la flânerie tandis que l’arrière du bâtiment rappelle la présence britannique par ses canons en bronze.

Une autre surprise nous attend avant d’arriver à l’hôtel : la visite des cénotaphes des maharajas de Bikaner, les chhatri.  

Nous sommes hors de la ville dans un paysage de rocailles, de sable et d’arbustes rares. Le soleil a déjà enfilé son pyjama, donnant aux monuments de marbre blanc des teintes pastelles de rose ou d’orange d’une grande douceur. Nous circulons parmi de petits édifices à colonnes au toit bulbeux dont l’intérieur est parfois décoré de peintures.

Ici ne reposent pas les restes des défunts, il s’agit juste d’un rappel de leur existence terrestre.

Sur la plateforme se dresse une stèle représentant le défunt, ses épouses et concubines ainsi que les dates importantes de sa vie.

Ces stèles demandent une lecture symbolique, ainsi si le cheval a deux pattes ne touchant pas terre, cela signifie que le seigneur est mort de mort violente.

 Les silhouettes des femmes permettent d’évaluer le nombre de participantes au sati, le chiffre est parfois astronomique. Celui-ci indique que le maharaja qui a vécut de 1541 à 1612, n’est pas mort dans son lit et que six femmes ont été brûlées sur son bûcher funéraire.

Les oiseaux se rassemblent pour la nuit sur le toit des monuments, la lumière décline quand nous reprenons la route en direction de Gajner à une vingtaine de kilomètres de Bikaner.

Il fait noir lorsque nous arrivons, l’hôtel est situé dans les dépendances d’un relais de chasse appartenant au maharaja de Bikaner. Nous recevons les marques de bienvenue et une boisson verte à l’opium, légèrement amère. Des musiciens jouent dans la cour intérieure.

 Les chambres sont situées au fond d’un jardin dont les allées s’ouvrent en éventail. Il fait trop sombre et je suis trop fatigué pour apprécier, je rejoins ma chambre au plus vite. Surprise à nouveau. C’est l’Inde britannique que je découvre dans mon logement de quatre pièces. J’ai toujours été fasciné par l’Empire des Indes, la confrontation entre deux civilisations culturellement riches, j’ai lu énormément d’ouvrages sur le sujet. Je me retrouve ici dans le décor d’un film de James Ivory, je me mets à rêver, tout en visitant mon « domaine ». Je suis entré par une double porte fermant à l’aide d’un cadenas dans la chambre à coucher  dont les murs sont peints en jaune vanille.

Les tentures sont fleuries, mon lit fait face à une cheminée en marbre flanquée de deux fauteuils, endroit idéal pour prendre le thé en toute intimité.

Deux pièces s’ouvrent dans la chambre : un petit salon à l’indienne avec des divans aux coussins fleuris et une table centrale ainsi qu’un dressing contenant armoires et frigo. La salle de bain, avec robinetterie à l’ancienne donne dans le dressing. Nous sommes dans la nature et les petits insectes sont bien représentés sur le carrelage et dans la baignoire. Je déploie mon matériel anti-moustique dans  la chambre avant de retraverser le jardin pour aller souper. Les musiciens jouent toujours dans la cour que nous avons traversée mais ce sont les bruits nocturnes qui m’intéressent. J’entends des craquements au niveau du sol, je prête attention mais je ne vois rien. Par contre, il vaut mieux regarder où je mets les pieds, une rencontre avec un reptile ne ferrait pas mon affaire. En me rapprochant de la salle de restaurant j’entends des cris de batraciens, grenouilles ou crapauds : il doit y avoir de l’eau à proximité ce que confirment les insectes qui volent dans la lumière des lampes. Arrivé sur la terrasse devant le restaurant, je vois la surface noire d’un plan d’eau. J’attendrai demain pour admirer, ce soir, cette noirceur liquide est un peu sinistre. La salle à manger est, elle aussi, dans le style britannique, très peu dépaysant pour moi.

Le buffet est délicieux, je passe une bonne soirée en bonne compagnie avant de regagner mes appartements. Il parait que le vice-roi des Indes et son épouse ont passé la nuit dans ce relais de chasse, invités du maharadja de Gajner. Cela me donne matière à alimenter mes rêves nocturnes.

 A suivre….

 

mars 2, 2012

Voyage au Rajasthan: 4ème épisode

Lundi 25 avril. Amber

Lever à 6h pour un départ à 7h30. Ce matin nous visitons le Fort d’Amber situé au sommet d’une vallée encaissée à 8 km de Jaipur. Sa vue est grandiose, il occupe tout le sommet d’une crête rocheuse et ses fortifications se prolongent sur l’autre versant de la vallée. Ainsi situé, il pouvait contrôler la passe et empêcher le passage d’éventuels agresseurs. Les bâtiments au sommet du piton rocheux sont encore habités par la famille royale de Jaipur. Nous avons droit aujourd’hui à une promenade à dos d’éléphant.

Je fais la file pour accéder à la plateforme d’où je pourrai m’installer sur le dos de l’animal. Dans la cour en contrebas, se pressent les puissants pachydermes, certains sont décorés. Il fait encore « frais » mais la montée est exposée au soleil. Enfin, ma monture est avancée et j’ai de la chance, je suis seule dans la nacelle ce qui me permet de m’asseoir en tailleur, face à la marche.

La masse s’ébranle et la nacelle tangue, je me cramponne des deux mains à la barre de sécurité, mais bientôt, je perçois les mouvements du corps de l’animal. Je me mets à suivre son rythme lent et bien balancé, ma colonne vertébrale s’incline dans un sens puis dans l’autre, mes hanches suivent, un véritable assouplissement du dos.

Des photographes sont là qui nous mitraillent de leur objectif. C’est « la » photo du voyage certes, mais je ne me laisse pas photographier aussi facilement. Encore des petits commerces lucratifs…

Après plusieurs virages sur cette rampe montant à flanc de colline et des points de vue de plus en plus impressionnants à mesure que nous nous élevons, nous franchissons une porte qui nous mène dans une cour cernée de constructions.

Là, l’éléphant s’accote à un mur pour me permettre de débarquer, après avoir donné une gratification au mahout, pardon, au mahout et à son assistant. J’aurais aimé nourrir l’animal mais je ne retrouve pas assez vite mes biscuits et le temps étant compté ici aussi, je dois me dépêcher de rejoindre le groupe pour commencer la visite.

A la suite de notre guide indien, nous nous engageons dans une visite sportive qui commence par un escalier bien raide. Arrivés dans une cour, nous admirons la Ganesh Pol surmontée de l’effigie du sympathique dieu à tête d’éléphant.

Il y a beaucoup de distractions autour de moi : des touristes accablés par la chaleur regardant les monuments, des indiens à l’ombre d’un arbre regardant les touristes et des observateurs pour regarder le tout. L’ambiance est animée, tout le monde parle des langues différentes, c’est grouillant de vie et d’une bienveillance bonne enfant.

Après avoir franchi la porte, c’est une série de cours, de bâtiments ouvrant sur celles-ci, de couloirs, d’escaliers que nous allons parcourir. Les maharanis n’avaient pas à se donner tant de peine, elles étaient tractées sur de petits chariots par leurs domestiques et atteignaient les étages supérieurs du palais par une rampe intérieure. On imagine aisément la conséquence du manque d’activité physique et d’activité tout court. Ces femmes ne faisaient rien, elles écoutaient de la musique, regardaient la danse, se faisaient soigner par leurs suivantes et domestiques et devaient s’ennuyer ferme. Je ne leur envie nullement cette inactivité même si, à l’issue des visites, mes jambes tremblent.

Je n’ai pas assez d’yeux pour admirer ce qui m’entoure :

le jardin intérieur arrangé à la moghol avec ses dessins géométriques,

                            les linteaux de portes soutenus par des têtes d’éléphant,

les décors peints à motifs floraux.

 

 

 

 

Mais ce qui m’arrache des cris d’admirations ce sont ces salles d’audiences décorées de mosaïques en miroirs et fragments de verres colorés représentant des bouquets de fleurs et des bouteilles à vin.

 

 

Cette décoration se prolonge sur le plafond et réfracte le moindre rayon de lumière. Que cela devait être beau à la lumière des lampes à huile, avec les vêtements colorés des seigneurs de cette époque !

 

 

 

 

 

 

Je rêve…..

 

 

 

 

 

 

 

 

Du haut de la terrasse supérieure, la vue est plongeante sur la vallée. Sur la rampe, le cortège des éléphants se poursuit dans les deux sens. Je demande à quelqu’un du groupe de me photographier pour le souvenir.

Nous visitons ensuite les appartements des femmes, soigneusement isolés des lieux accessibles aux hommes. C’est à nouveau une cour bordée par des chambres et au centre de laquelle se trouve un pavillon de loisirs. Une femme en sari balaye mollement le sol. En réalité, elle est là pour se faire photographier par les touristes ce qui lui procure une source de revenus complémentaires.

Nous passons ensuite dans les installations techniques, un vrai dédale de couloirs.

Pour amener l’eau dans le fort, une noria était actionnée par des bœufs qui tournaient dans une tour.

Le conduit dans lequel montaient les récipients remplis d’eau est occupé par des centaines de chauves-souris, endormies au moment de notre visite.

Nous visitons aussi les toilettes et je m’attarde avec quelques personnes du groupe dans une tourelle pour jouir du paysage et observer un gros essaim d’abeilles accroché à la paroi. Pendant que nous traînons, le guide et le reste du groupe ont continué la visite et nous voilà perdus dans ce labyrinthe d’escaliers et de couloirs. Nous décidons de rester ensemble et d’explorer les directions que nous n’avons pas encore suivies. Il n’y a aucune indication, pas de plan, nous nous dirigeons à l’instinct.

Nous retrouverons le groupe à la sortie pour une surprise : des charmeurs de serpents. Interdit par le gouvernement indien suite à quelques accidents impliquant des touristes, ce spectacle de rue se déroule maintenant à la sauvette.

Deux hommes en turbans, deux « flûtes », deux paniers, deux serpents dont l’un d’eux n’a pas l’air de vouloir travailler. Son dresseur le pousse du doigt et l’animal se redresse lentement, l’œil ensommeillé puis se met à se balancer au son et au mouvement de l’instrument à vent.

Nul doute, ce sont de beaux cobras avec leur capuchon au motif caractéristique qui les fait appeler serpent à lunettes. Hélas, je n’ai pas le temps d’aller plus avant dans mes observations, d’autres touristes veulent voir. De plus, notre visite se poursuit au rythme d’un allegro bien enlevé, nous montons encore un long escalier où nous retrouvons les vendeurs de petits objets, de cartes postales, de brochures touristiques, de bijoux, etc. J’achète un petit flacon de parfum à l’opium.

Arrivés au sommet, nos guides nous proposent la visite d’un temple dédié à Kali, la noire déesse de la destruction. Il faut se déchausser, retirer tous les objets en cuir, ne prendre ni eau ni aliments pour avoir accès au sanctuaire. Une partie du groupe reste dehors pour garder les biens de ceux qui visitent. Me voilà donc pieds nus, sans montre, sans eau, sans biscuits, pénétrant dans l’antre de la terrible Kali. Je suis étonné par la clarté du lieu : un espace carré et dépouillé avec un puits de lumière central. Des cloches pendent à une solive, on les fait tinter pour attirer l’attention de la divinité qu’on vient prier. Je frappe la cloche pour me signaler, m’incline devant le saint des saints, mets une obole sur le plateau et reçois du brahmane le point rouge au milieu du front, sorte de bénédiction. La déesse Kali me fascine depuis longtemps avec son collier de cranes autour du cou et le sang qu’elle répand autour d’elle. Elle détruit l’illusion pour ne laisser subsister que la réalité, elle est lucide, comme j’aime à l’être aussi. Notre visite du fort d’Amber se termine par cette vision horrifique mais je ne m’en plains pas. A côté de la beauté la plus absolue se trouve toujours son antithèse radicale. C’est la Vie.

Cette fois-ci nous descendrons la rampe en jeep après avoir à nouveau été harcelés par les vendeurs. Je commence à m’habituer et à répondre de manière plus satisfaisante, à mon goût, à leurs sollicitations appuyées. Les photographes ont bien travaillé : je me vois proposer une photo de moi à dos d’éléphant. Accrochée au bastingage avec mon chapeau blanc en coton, ma chemise rose et mon profil peu avantageux (pour ne pas dire mon gros nez), j’ai bien envie de la refuser mais ces hommes vivent de cela et je l’achète sans trop marchander. Ceux qui auront résisté jusqu’au bout, recevrons leurs photos gratuitement.

La jeep, c’est moins charmant que l’éléphant mais plus rapide. Nous retrouvons notre car près du petit lac situé au pied du fort. De là, la vue est splendide aussi. 

Encore une visite avant le repas de midi : une manufacture de tapis et d’impression de tissus au bloc. Nous entrons dans une véritable haveli, une maison de marchand avec sa cour intérieure pour les activités commerciales. L’atelier occupe le pourtour de la cour depuis le filage de la laine par des femmes assises à même le sol jusqu’au brûlage du dos des tapis.

J’ai même la chance de faire quelques nœuds à un tapis en cour de confection. Tout se paie ici, les nœuds comme les photos, les gestes de demande sont discrets mais parfaitement compréhensibles. Je ne suis pas habituée à ce système mais je m’adapte aux coutumes du pays. Nous assistons à une démonstration d’impression de tissu avec des blocs gravés et différents passages pour obtenir une variété de couleurs. Celles-ci n’apparaissent de façon définitive qu’après un lavage à l’eau salée, ce qui paraissait brun avant le bain devient bleu ou vert ou orange. C’est magique.

Nous pénétrons ensuite dans le show-room proprement dit pour une présentation des tapis. C’est un ballet bien rôdé auquel nous assistons, les gestes des présentateurs sont parfaitement synchronisés pour jeter le tapis devant eux, le laisser se dérouler, l’étendre dans un geste sec et le déposer sur le sol. Il y a du rythme, du mouvement et tout cela sans musique. Tapis en laine, tapis en cachemire, tapis en soie, grande taille, taille moyenne, petit format, motif persan, rajpoute, géométrique ou figuratif, dominante bleue, rouge ou ocre, le choix est immense et tout est prévu pour le transport et pour le paiement. Fasciné par le spectacle, je me laisse tenter par un petit tapis en cachemire et soie aux motifs persans. Au final, je reçois un sac en tissu format 30/30 fermé par un cadenas dont le vendeur me remet fièrement la clé.

Mais ce n’est pas fini : on nous emmène à l’étage où se trouvent les textiles imprimés, brodés, tissés et c’est à nouveau le corridor de la tentation. Les nappes sortent de leurs étagères, les tissus de saris se déploient, les écharpes s’ouvrent sous nos yeux. Chaque touriste a son vendeur attitré, le mien est plus âgé et semble expérimenté. Je choisis une nappe en coton imprimée au bloc et là-dessus il me montre un couvre-lit pouvant faire nappe, brodé au fil d’or, un travail superbe. J’admire et déjà il joue de la calculette pour me donner le prix en euros de mes deux achats. La note s’élève à plus de 400 euros. Je n’ai pas dit que je voulais acheter le couvre-lit et lui me le vend déjà. J’ai de la peine à me dépêtrer de la situation. J’ai besoin d’une écharpe pour faire un cadeau, c’est l’embarras du choix. Je procède par élimination pour sélectionner celle qui conviendra le mieux. J’ai grand peine à freiner mon vendeur qui me propose plusieurs écharpes toutes plus belles les unes que les autres. Je vais admirer les saris et il me propose de me faire coudre un ensemble sur mesure. Je conclus la vente et je vais m’asseoir dans un coin, n’osant plus admirer quoi que ce soit de peur de me le faire imposer par un vendeur. Mon budget est loin d’être illimité comme les commerçants ont l’air de le supposer.

Je regarde les autres participants du groupe faire leurs achats, certains font de bonnes affaires, ils savent marchander. Certains semblent atteints de fièvre acheteuse et sortent avec d’impressionnants paquets. Enfin nous nous dirigeons vers la sortie, l’heure du repas a sonné. 

C’est dans une haveli convertie en auberge que nous allons nous restaurer. Le décor mélange style indien et influences anglaises.

 

Dans la salle à manger, les murs et le plafond sont décorés de motifs floraux, c’est chargé sans être écrasant. Mes yeux se nourrissent autant que mon corps.

Après le repas, je vais savourer une tasse de thé dans la véranda et faire connaissance avec les membres d’un autre groupe de voyageurs français qui font à peu près le même circuit que nous. Ils me semblent moins enthousiastes que nous.

Un musicien joue d’un instrument à archet dans la cour, tout à côté et un spectacle de marionnettes se prépare non loin. Je savoure ces instants où tous mes sens reçoivent une stimulation, l’odeur des fleurs toutes proches et des plats épicés, la chaleur sur ma peau, le goût amer du thé, la musique et le bruit des conversations, ce que je vois. J’aurais envie de fermer les yeux pour me concentrer sur toutes ces sensations nouvelles. Je me sens parfaitement bien et je célèbre cet instant.

L’après midi se poursuit par la visite de l’observatoire astronomique, Jantar Matar, construit au 18ème siècle. Il est 15h et le soleil s’en donne à cœur joie pour nous faire souffrir. Pour moi aussi, les stations en terrain découvert à écouter les explications de notre guide indien sont autant de supplices, malgré mon chapeau.

Je n’ai aucune envie de flâner au milieu de ces appareils étonnants,

                  cadrans solaires indiquant l’heure à la seconde près,

 

 

                   instruments dédiés aux 12 signes du zodiaque,

 

 

 

                    appareil pour situer l’emplacement des constellations

                                                

 

 

et bien d’autres curiosités.

Je sue d’abondance et mes vêtements sèchent sur moi à la moindre brise.

 

La visite se poursuit par le City Palace qui abrite à la fois les appartements privés du maharadja de Jaipur, les locaux du gouvernement du Rajasthan et un musée ouvert au public. A l’entrée, nous croisons deux charmeurs de serpents et leurs animaux en plein travail avant de pénétrer dans la cour du palais.

L’architecture est fine et raffinée, l’éléphant est bien présent, tout près des portes et des voutes. Nous visitons une exposition de vêtements royaux, brodés d’or ainsi  que des salles consacrées à l’armement. Là, je ne regarde que les plafonds superbement peints et je m’assieds pour attendre le groupe qui s’extasie à la vue de couteaux s’ouvrant dans le corps de la victime. Raffinement aussi dans l’art de mettre à mort.

Enfin nous pénétrons dans la partie privée. Une cour au centre de laquelle se trouve la salle d’audience, le diwan-i-Khas, un pavillon en grès rose aux nombreuses colonnes. Les gardiens en costume et turban ne se privent néanmoins pas de la modernité, l’un d’eux a une conversation animée depuis son portable. Le contraste m’amuse.

J’admire le plafond orné de stuc blanc. Mais je n’avais pas tout vu : nous entrons dans une petite cour dont les quatre portes sont ornées de motifs de paons.

Chaque porte possède son propre décor aux couleurs vives, toutes les plumes sont détaillées dans un dégradé de vert et de bleu, c’est ravissant.

Avant de quitter ce havre de paix, nous avons une halte-buvette où je déguste une tasse de chaï brulant avant une visite en cyclo-pousse de la vieille ville de Jaipur.

Cette visite est un des temps forts de mon voyage, une plongée dans l’Inde réelle, celle que nous ne faisons que deviner alors que nous circulons en car de palais fabuleux en hôtels de luxe.  Je m’assieds sur la banquette du véhicule avec le guide indien. Quelle chance, je vais recevoir toutes les explications que je souhaite !

Nous quittons la place où se tient un marché chaque matin pour suivre une ruelle qui mène à une artère de grande circulation. La vieille ville de Jaipur présente un plan en damier, toutes les rues se croisent à angle droit.

L’entrée dans la circulation ô combien dense est au premier abord un choc auditif : les klaxons, le bruit des moteurs, les voix, les sonos des magasins créent un véritable paysage sonore. Les indiens aiment le bruit, cela m’a frappé depuis mon arrivée ici. Il n’y a pas que le bruit, d’ailleurs. Ils aiment que leurs sens fonctionnent à plein régime. Les odeurs, les saveurs, les couleurs, tout sollicite les organes sensitifs pour qu’on se sente vivre. La rue que nous suivons ne fait pas exception. L’odeur d’essence, de mazout et autres effluves chimiques est frappante. Il y a ensuite le mouvement, continu, rapide et anarchique. Les véhicules sont au coude à coude, les carrosseries se frôlent, en tendant le bras, je peux toucher le conducteur de la moto qui tente de nous dépasser. A ce jeu là, il y a des règles de manières à ce que les véhicules circulent sans se heurter, à la distance d’une feuille de papier. J’ai une impression de vertige au milieu de ce tourbillon et je mets mon espoir dans la chance légendaire des conducteurs locaux. Il n’empêche : quelle expérience !

Nous quittons cette avenue bordée de magasins vomissant sur le trottoir marchandises et services pour emprunter une ruelle bordée, elle aussi, de boutiques grignotant aussi une part de la chaussée.

La circulation est tout aussi anarchique et malgré son étroitesse, cette rue est à double sens. J’y vois des cordonniers, des barbiers-coiffeurs, des couturiers, des confiseurs et pâtissiers et tous les petits commerces imaginables. Au-dessus des auvents se croisent une myriade de fils électriques dans un déploiement comparable à la circulation anarchique. C’est stupéfiant.

 

 

 

 

 

Plus fort encore : à chaque croisement latéral, mon regard peut admirer des tas d’ordures magnifiques, avec ou sans cochon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour suivre ces ruelles, il faut d’abord enjamber de 50 cm à un mètre de détritus.

Je n’ai pas le loisir de promener mon nez par là pour capter les relents de ces dépôts. Je vous laisse imaginer… Nous retraversons une artère principale.

La priorité de droite est inconnue ici, je fais ma prière et nous passons. Le carrefour que nous atteignons se limite à un banyan laissant pendre ses racines au-dessus du bitume.

Son tronc est protégé par de nombreux véhicules garés, l’espace est rare pour tous.

Nous nous engageons dans Tripolia Bazar, la bien nommée, pour admirer la Palais des vents ou Hawa Mahal, vanté par tous les guides de voyage et photographié à tire larigot. Déception ! Il n’y a pas de recul pour contempler ce monument aux nombreuses fenêtres ornées de jalis et l’environnement n’a rien de plaisant.

Cette façade qui permettait aux femmes de voir sans être vues est une sorte de décor. Bruxelles ne détient pas le monopole du façadisme ! Entre la photographie et la réalité, il y a un décalage énorme. Après tout, ce que je vois me semble préférable à la fiction menteuse.

Sur le trottoir au pied de l’édifice, git une femme et son petit garçon. A la barrière qui borde la chaussée est accoudée une foule de badauds, des motos sont alignées tout à côté et des vendeurs sont accroupis sur le sol dont un vendeur de remèdes ayurvédiques avec ses bocaux et ses produits séchés.

Nous revenons à notre point de départ où nous retrouvons un beau tas de déchets avec ses chiens et ses choucas.

Le car est cerné de mendiants, surtout des enfants mais aussi des mères avec des enfants estropiés. Ici, pas de sécurité sociale, pas d’allocation de chômage, pas de pension, pas de mutuelle, une médecine à plusieurs vitesses, dès lors on peut comprendre qu’un enfant affligé d’une tumeur bien visible soit une source de revenu pour sa famille. Pourquoi irait-on dépenser un hypothétique argent pour le faire soigner alors que son handicap permet à la famille de gagner de quoi survivre au jour le jour ? Surtout, laissons nos appréciations d’occidentaux nantis au placard, nous sommes ignorants des modes de vie d’ici.

Le retour à notre superbe hôtel avec piscine, magasins, jardins, restaurant, bref, tout le confort de l’Occident offre un contraste violent avec ce que je viens de voir. L’Inde, ce sont aussi les contradictions.

A suivre….

août 13, 2010

La Geste Noise : Et la Machine fut !

Et cela changea radicalement l’environnement sonore des hommes, leur permettant d’accélérer le rythme de leur vie. Le vrombissement d’un moteur acquit un charme indéniable aux oreilles des nouveaux esthètes.

En février 1909, Filipo Tomasso Marinetti fit paraître son manifeste du Futurisme concernant la littérature et la poésie. Deux ans plus tard, Francesco Balilla Pratella s’adressait aux compositeurs pour présenter les lignes de force de ce courant dans son Manifeste des musiciens futuristes.

Le 9 mars 1913, le peintre et compositeur Luigi Russolo (1887-1947) publie le manifeste L’Arte dei Rumori (L’Art des Bruits), qui pose les bases conceptuelles du bruitisme. Russolo y soutient l’idée que l’oreille humaine s’est familiarisée avec la vitesse, l’énergie et le bruit de l’environnement sonore urbain et industriel, et que cette nouvelle palette sonore nécessite une approche renouvelée des instruments et de la composition musicale. Les Futuristes italiens ont essayé de fonder une nouvelle construction du musical sur des éléments qui n’étaient pas encore qualifiés d’objets sonores, mais qui comme “bruits” de la vie courante possédaient par nature une fonction dédiée à notre environnement. Russolo tente ensuite d’explorer la variété des sons-bruits et de les ranger dans six grandes familles de bruits : grondements, éclat, bruit d’eau tombante, bruits de plongeon, mugissements ; sifflements, ronflements, renâclements ; murmures, marmonnements, bruissements, grommellements, grognements, glouglous ; stridences, craquements, bourdonnements, cliquetis, piétinements ; bruits de percussions (obtenus en frappant diverses matières: métal, bois, peaux, pierres etc.) ; voix d’hommes et d’animaux (cris, gémissements, rires, sanglots etc.). Russolo affirme que ce sont les bruits les plus fondamentaux, et que tous les autres peuvent s’obtenir à partir de combinaisons de ceux-ci.

Il conçoit un grand nombre d’instruments bruitistes, les intonarumori. Chaque instrument était fait d’une boîte de résonance en bois en forme de parallélépipède avec un pavillon en carton ou en métal. L’interprète tournait une manivelle pour produire un son dont la hauteur était contrôlée au moyen d’un levier placé au sommet de la boîte. Le levier pouvait être déplacé le long d’une échelle de tons, demi-tons et les gradations intermédiaires avec une tessiture dépassant l’octave. A l’intérieur de la boîte se trouvait une roue en bois ou en métal (d’un diamètre variant selon le modèle) qui mettait en vibration une corde en boyau ou en métal. La tension de la corde était modifiée au moyen du levier permettant des glissandos ou des notes spécifiques. A une extrémité de la corde, une membrane transmettait les vibrations à un pavillon. Il existait 27 variétés d’intonarumori dont le nom (Gorgogliator, ronzatore, ululatore, crepitatore) reflètait le son produit: ululement, crépitement, explosion, gazouillis, bourdonnement, sifflement etc. Risveglio di una citta de Russolo donne un aperçu de la diversité de ces sons. Il mit en place un orchestre d’intonarumori pour jouer son Gran Concerto Futuristico (1917) ainsi que Corale/serenata (1921), œuvre de son frère Antonio. Cette composition reçut un accueil très hostile et violent, ainsi que son auteur l’avait prévu. Le premier concert d’un orchestre de bruiteurs eut lieu le 21 avril 1914 à Milan.

Ces recherches influenceront d’autres compositeurs comme Edgar Varèse, Arthur Honegger et les Futuristes russes.

Au nombre de ces derniers, Arseny Avraamov (1886-1944) joue un rôle important dans la vie musicale juste après la Révolution d’Octobre 1917. Il entreprend des recherches sur les micro-intervalles et les gammes non-tempérées, allant même jusqu’à proposer de détruire tous les pianos parce qu’ils gâchent l’oreille des étudiants et des musiciens par leur côté limité (12 sons). Dès les années 1930, il pressent l’invention de la musique synthétisée .  Ayant le désir de laisser au prolétariat son pouvoir de décision, il décide de créer une œuvre monumentale prolétarienne dans laquelle il n’utiliserait que des sons directement issus des usines et des machines. Pour cela, il organise des concerts monumentaux qu’il nomme « Symphonie de sirènes » Il donne ces concerts dans différentes villes pour  fêter l’anniversaire de la Révolution : Nizhny Novgorov (1919), Rostov (1921), Baku (1922) et Moscou (1923). Le concert de Baku (Azerbaijan) est le plus élaboré : des chœurs de centaines de voix, les cornes de brume de la flotte Caspienne, deux batteries d’artillerie, plusieurs régiments d’infanterie, des hydravions, 25 locomotives et leurs sifflets, et toutes les sirènes des usines de la ville. Il invente même des instruments comme la machine à sifflets à vapeur, un ensemble de 20-25 sirènes accordées pour jouer l’Internationale. Il conduit la symphonie depuis une tour construite pour l’occasion, les bras munis de drapeaux de couleurs pour indiquer quel groupe doit jouer et à quel moment. Il n’y a pas de public : tout le monde participe à l’exécution de l’œuvre, uni dans le même élan révolutionnaire. 

A suivre….

janvier 19, 2010

La Geste Noise : son, bruit et musique.

Filed under: Musique — sweelinck @ 1:23
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Au commencement était le ….

Vous avez probablement complété la phrase.

Quel est le terme que vous avez hoisi ?

Je pense pouvoir affirmer que ce n’est pas celui que j’ai choisi : « son »

Oui, au commencement est le son, cette onde se transmettant dans un milieu élastique, l’air par exemple, et mettant en vibration les corps aptes à vibrer, le tympan dans l’oreille interne ou une simple corde tendue. Ce phénomène dans le sens premier du terme, se perçoit par un dispositif adéquat, l’oreille. Restons- en là, à ce stade, je n’envisage que la sensation auditive en tant que ressenti.

Entendre, cela commence ainsi. Ce n’est qu’ensuite que le cortex humain (sans parler des animaux) donne au son une signification. Nous quittons la phase de ressenti pour entrer dans la phase de réfléchi et c’est ici qu’entre en jeux nos catégories, du moins si nous n’y prêtons pas garde.

Ouh, le méchant bruit !

Il a bien mauvaise presse, le bruit. Souvent décrit comme un phénomène acoustique produisant une sensation auditive considérée comme gênante et désagréable, le bruit en arrive à se dissimuler derrière d’autres appellations : bourdonnement, brouhaha, bruissement, chuintement, clapotis, claquement, cliquetis, craquement, crépitement, cri, crissement, déflagration, détonation, éclatement, explosion, fracas, friture, froissement, frôlement, gargouillement, gazouillement, gémissement, grésillement, grincement, grognement, grondement, hurlement, murmure, pétarade, pétillement, râlement, ramage, ronflement, ronron, roulement, rumeur, sifflement, stridulation, tintement, ululement, vagissement, vocifération, vrombissement, j’en passe et des meilleurs.

Nous sommes, vous l’avez compris, dans une représentation binaire : bien – mal.

« Le bruit ce n’est pas de la musique » ou l’inverse « ce n’est pas de la musique, c’est du bruit »

Peut-on faire de la musique avec du bruit ? Réponse : oui.

Faire de la musique, c’est l’art d’organiser une durée avec des éléments sonores, de combiner les sons selon des règles variant selon les lieux et les époques.

J’aimerais au fil de ces pages, vous faire redécouvrir ce phénomène acoustique sous un autre jour, son meilleur jour.

Commençons donc par le commencement, écoutons ce qui est considéré comme du bruit.

A vous de jouer à identifier ces simples bruits
Bruit extérieur 1 by sweelinck

Bruit extérieur 5 by sweelinck

Bruit extérieur 4 by sweelinck

Vous les avez reconnus ?

Ecouter, cela s’apprend et se perfectionne, il « suffit » d’appréhender le son pour lui- même.

Maintenant, raffinons cette écoute : y a-t-il un mouvement dans la séquence sonore ? Y a-t-il plusieurs sources sonores ? Dans quel ordre chronologique apparaissent-elles ?
Bruit extérieur 3 by sweelinck
Bruit extérieur 2 by sweelinck

Ecoutez les bruits autour de vous. Dans la rue, en attendant le tram, le métro.

Ecoutez les bruits à l’intérieur de vous, le coeur, l’intestin, le bruit mental.

Essayez de faire silence en vous.

Ecoutez le silence. Qu’entendez-vous ?

A suivre.

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